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Historique

 

Trente ans d’histoire… de Nantes-Histoire

Trente ans après sa création, l’association regroupe plus de 400 adhérents. Le cycle de cours publics attire régulièrement depuis 1988 entre 300 et 500 personnes, au point d'avoir dû refuser du public certaines années. Cette contrainte matérielle est en partie compensée par les publications : l’association a publié treize ouvrages qui reprennent et prolongent les thèmes des cours publics ou qui rendent compte des recherches collectives menées en son sein. Elle a fait littéralement le plein pour un premier Forum d’histoire citoyenne, et prépare le suivant. Cette audience, confirmée par les échos fréquents que donne la presse locale des activités de l’association, est plus large que ne l’escomptaient les « pères fondateurs ».

 

Née de la rencontre d’une demande sociale diffuse et de l’initiative de quelques acteurs, elle échappe sans doute à des explications simples. Cependant, la mise en perspective, l’observation des circonstances et des contextes, permettent peut-être de mieux saisir le « moment culturel ».

Le contexte nantais dans les années 1980

En 1987, Alain Croix et Robert Durand expliquent leur initiative par le décalage qu’ils constatent entre « le très vif intérêt pour l’histoire » et « les lacunes spécifiques que présentent en ce domaine notre ville et notre région ». La « passion du passé », observable dans toute la France depuis le milieu des années 1970, ne trouve en effet à Nantes ni les moyens d’expression ni les relais nécessaires pour allier la curiosité pour l’histoire à la réflexion sur ses méthodes et ses résultats. Les deux sociétés savantes nantaises poursuivent, depuis le 19e siècle, leur exploration du passé local mais ne parviennent pas à changer leur image et à gagner un nouveau public. L’université, quant à elle, est encore jeune, et n’a qu’un faible ancrage culturel dans la ville.

 

Cette présence restreinte de l’histoire dans l’offre culturelle locale traduit aussi, paradoxalement, l’importance de ses enjeux. En écrivant que « celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du présent », George Orwell suggérait que ce contrôle pouvait s’exercer soit par l’explicitation, soit par l’occultation. C’est cette seconde voie qu’emprunte en 1984 la municipalité nantaise en refusant de financer les manifestations pour la commémoration du Code noir de 1685. Ce refus de voir mise au jour la mémoire de la traite des Noirs alimente des débats au sein du conseil municipal, dans la presse, suscite la création d’associations qui cherchent à faire connaître ce passé négrier. Et, un peu plus tard, la perspective de la commémoration du Bicentenaire de la Révolution de 1789 confirme la prégnance des enjeux.

 

Le 15 juin 1985 encore est soutenue à l’université de Nantes la thèse d’Henri Roques mettant en doute l’extermination des juifs dans les chambres à gaz, plaçant ainsi la ville au centre de la promotion du négationnisme. L’« affaire Roques », dont la presse locale et nationale rend largement compte de 1986 à 1992, met « l’université de Nantes sous le choc », selon la formule du Monde. À l’initiative des enseignants de droit et de sciences économiques, une pétition dénonce le préjudice porté par cette soutenance de thèse à la réputation scientifique de l’université : 77 universitaires nantais la signent, dont seulement trois historiens, Robert Durand, Claude Geslin et Marie-Henriette Quet, en mai 1986. C’est à ce moment même que le respect de la neutralité universitaire est à nouveau mis en question. Seul candidat à un poste vacant de professeur d’histoire moderne, avec « un dossier scientifiquement irréprochable » selon l’expression du rapporteur, le recteur Yves Durand, Alain Croix est écarté par la commission locale de recrutement, ce qui donne à penser à des enseignants, à des étudiants nantais, à la presse, que les choix idéologiques connus ou supposés des candidats peuvent jouer un rôle déterminant dans leur recrutement ou leur éviction.

 

Occultation partielle du passé de la ville, refus du pluralisme dans un département de l’université, complaisance d’une minorité à l’égard d’historiens négationnistes donnent sens à la proposition formulée alors par Alain Croix et Robert Durand de « travailler entre historiens, de métier ou non, adhérant aux principes démocratiques entendus largement ». Cet appel à une pratique ouverte de l’histoire s’appuie sur deux expériences menées parallèlement dans l’agglomération nantaise. Le Groupe de recherches historiques de la maison de quartier de Doulon, animé par Alain Croix, seul professionnel parmi vingt-trois amateurs, publie en 1985 les résultats d’un travail collectif, Du village à la ville. Doulon de la Révolution à la fin du 19e siècle. Un an plus tard, les Amis de Saint-Sébastien, association présidée par Robert Durand, propose au public une histoire de la commune, Du village à la cité-jardin. Saint-Sébastien-sur-Loire depuis ses origines. Les deux associations décident d’échanger et de réfléchir en commun sur leurs pratiques. Elles organisent pendant trois jours, en mai 1987, des Rencontres d’histoire locale qui réunissent 350 personnes dans treize ateliers traitant des sources, des méthodes et des terrains d’enquête de l’histoire locale : il en sortira le Guide de l’histoire locale publié au Seuil en 1989.

Les débuts de Nantes-Histoire

L’histoire à Nantes est donc dans une situation à la fois difficile et prometteuse quand se tiennent les réunions fondatrices de Nantes-Histoire au printemps 1987. La première année est consacrée à des échanges entre les adhérents, une trentaine, professionnels ou non, qui font des recherches sur le passé de Nantes et de sa région. La préparation du bicentenaire de 1789 mobilise activement l’association qui participe, avec le Comité Liberté Égalité Fraternité 89, à l’édition des cahiers de doléances du tiers état des communes de Loire-Atlantique. Elle décide aussi d’organiser un cours public sur la Révolution française. Le succès, en octobre 1988, impose trois changements de salle afin de pouvoir accueillir plus de 400 personnes. La fréquentation, qui atteste l’attente, incite à prolonger cette initiative l’année suivante. Fonctionnant désormais un peu à la manière des universités populaires au lendemain de l’affaire Dreyfus, Nantes-Histoire propose chaque année une série de conférences autour d’un thème lié, dans toute la mesure du possible, aux interrogations fortes du présent. Par la mise en perspective qu’ils proposent et les débats qui les prolongent, les cours cherchent à enrichir les questionnements contemporains. Cette approche de l’histoire qui cherche à allier plaisir et réflexion, l’adhésion et la qualité d’écoute du public, séduit nombre d’historiens de renom qui, découvrant cette démarche associative, bénévole et ambitieuse, reviennent volontiers échanger leurs connaissances avec les auditeurs de la salle Bretagne.

De multiples manières de « faire de l’histoire »

Au-delà du cours public, l’association s’efforce de répondre aux attentes, diverses, de publics qu’elle souhaite également aussi divers que possible. Des rallyes permettent ainsi, chaque année, à un public familial de découvrir une histoire de Nantes qui ne soit pas seulement anecdotique et, les premiers temps au moins _ avant que le nombre des adhérents ne rende la chose trop difficile _ des excursions font découvrir des thèmes totalement inconnus du public autre que spécialisé, ainsi par exemple des « tombes de mémoire » de la Révolution. L’acuité du débat public autour des lois prétendant régir l’histoire donne lieu au début de 2006 à un mémorable débat sur « La loi et l’histoire » tandis que, de manière plus durable, un Forum d’histoire citoyenne permet à des groupes de quelques dizaines de personnes d’approfondir des thèmes qui nourrissent la réflexion du citoyen, de l’engagement politique de l’historien aux difficiles rapports entre mémoire et esclavage, en passant par le possible rôle civique des archives.

« Fabriquer » l’histoire : les ateliers

Très tôt aussi, l’association forme ses adhérents qui le souhaitent à la fabrique de l’histoire. Cinq ateliers, œuvrant sur plusieurs années, ont ainsi permis à une bonne centaine de personnes de participer à une recherche historique dont les ambitions, dès le départ scientifiques, se sont accrues avec le temps : nous sommes passés de publications encore parfois artisanales en 1993 à un ouvrage édité en 2007 par les Presses universitaires de Rennes. Les thèmes abordés par ces ateliers indiquent bien, en même temps, la nature de la démarche. Les trois premiers, s’inscrivant dans la perspective du bicentenaire de 1793, ont porté sur l’événement de l’insurrection de mars 1793, sur les réalités culturelles de l’an 2 saisies à partir des prénoms républicains, et sur la mémoire des événements suivie pendant deux siècles. L’étude de l’immigration bretonne des 19e et 20e siècles a suivi, puis une histoire des étrangers à Nantes, au moment où les thèmes de l’immigration et de l’identité occupaient médias, esprits et hommes ou femmes politiques.

 

Il s’est donc opéré un glissement progressif de l’intérêt pour le passé, alimenté par la mémoire, à une réflexion sur la manière de fabriquer l’histoire, donc à l’éveil de la vigilance, à l’approfondissement de la démocratie en quelque sorte.

Les limites et les atouts d’une action

Nantes-Histoire repose entièrement sur le travail des bénévoles qui la font vivre et qui la nourrissent intellectuellement en acceptant de venir, de loin parfois, pour faire profiter le public de leur talent. C’est une immense richesse, et une fragilité bien sûr, que sont venus illustrer la perte d’Augustin Dalmais, trésorier puis secrétaire, et de Pascale Grangiens, vice-présidente et historienne active à laquelle Nantais venus d’ailleurs a été dédié. Ce rappel d’apparence banale est important : l’association n’a pas, en tant que telle, de compétence historienne. Il nous a fallu l’expliquer souvent à des interlocuteurs qui, de bonne foi presque toujours, cherchaient une caution savante ou tout simplement une aide. Ses administrateurs pourraient parfaitement ne pas être _ et pour partie ne sont pas _ des historiens de métier.

 

Mais la durée s’explique aussi par le choix professionnel de ces historiens de métier, nantais ou non. S’il demeure aujourd’hui des historiens repliés dans leur tour d’ivoire et oublieux du monde, de la demande sociale et tout simplement de ceux qui, en définitive, les font vivre, il en est de plus en plus qui sont conscients des enjeux d’aujourd’hui, qui acceptent d’intervenir dans les débats de notre temps afin de les remettre en perspective : de montrer, en somme, comment le passé permet de mieux comprendre le présent. Cela constitue une force immense pour une association qui se trouve ainsi portée par « le vent de l’histoire ». Nantes-Histoire n’en œuvre pas moins dans un registre qui relève évidemment beaucoup plus d’une culture de la profondeur discrète que d’une culture spectaculaire : ce n’est pas toujours ce qui séduit les collectivités publiques, dont on sait à quel point elles sont indispensables à la vie matérielle de la culture. Nantes-Histoire a la chance de pouvoir s’appuyer sur des adhérents très nombreux… et leurs cotisations. Elle a la chance aussi de pouvoir faire travailler bénévolement des centaines de personnes, tous ses conférenciers en particulier. Elle dépend ainsi totalement de choix citoyens, ceux des Nantais comme ceux des professionnels de l’histoire : c’est sa fragilité mais aussi, nous avons la faiblesse de le croire, son immense force, et les fondements de son avenir.